EN
My fear and my champagne¹
Liza Maignan
– You are a person who trembles.
I didn't immediately understand what you meant, because I was neither scared nor cold that evening, when we met for the first time. Since then, whenever I look at my hands, I think of you. I wonder if they still tremble for the same reasons. Is it anxiety, the cold, pleasure or emotion? Do I tremble because I let other people's words penetrate my body, allowing these energies to bubble up inside me? Do I tremble because I speak too quickly and race through my words? Do I tremble under constant tension, albeit unconsciously, swept along by a flood of words, encounters, and collective and intimate existential crises? I tremble, like your hand when you draw while thinking about the state of the world, your solitary desires, the death of your grandmother or your condition as a mother; when you have problems at work, money problems, when you eat or when you move house.
I try to keep a clear head to play the woman, but I'm just an object floating
carnage
cause: intensity
I would have liked to be impassive in life.
The television turned on crushes, for a few moments, our presences.²
To understand your drawings, one must understand your thinking. And vice versa. You draw everywhere: with your daughter, at boarding school, on scraps of paper you find, on the tiled floors from your home renovations, on post-it notes in my living room. Figurative in tendency, brushing against abstraction, they exude the eroticism and violence of the impulses of life and death. They shift our affects – without us being able to imagine the twists and turns they take in each other's minds. They evoke the intimate yet universal crises we go through: the need to struggle with the contradictions of the world and the reflections of our desires.
Each sheet covered in whiteout or torn from a notebook becomes a vessel for bodies that are fragmented, tortured, decomposed, objectified, and reassembled. Syncretic bodies seeking to become one, together. Collage then appears as a way of touching the boundaries of these fragments. They summon spiritual figures, almost friendly now, whose lives are a struggle and whose powers spread outward: MC Carol, singer and activist, defending the representation of black bodies in the favelas – Pagu, communist activist in 1930s Brazil, the first woman imprisoned for political reasons in her country – Alice, your grandmother.
On the empty chair, we take the place of a vanished body for solitary listening. Our presences follow one another to the rhythm of your voice, floating objects filling the absence. The occupied chair, meanwhile, holds an assemblage of objects, which nestle in the silences between words. A baroque altar in homage to Alice, whose black lace dress echoes the tomb inscribed with the words: Para você, Alice / For you, Alice.
CARNE
The moment you spoke the title of the exhibition, images from a film surged into my mind. In an atmosphere of transitional lighting: the red of the dining room, the green of the kitchens, and the white of the bathroom – through which play out the transgressions of desire, Peter Greenaway's film The Cook, the Thief, His Wife and Her Lover invites to its table a story as morbid as it is erotic. Amid mountains of bread, vegetables and hanging game, naked bodies mingle with these still lifes. Living tableaux show adultery as the only escape from the violence suffered. Spoiler alert: the film ends with a scene of cannibalism: the revenge of a woman abused by her husband, who had killed her lover by force-feeding him books. In revenge, she has her own chef cook her lover's remains and offers them to her tormentor as a final banquet before death.
Under the attentive gaze of Florence and Élise, this series of drawings and collages invokes the anthropophagic thinking of the Brazilian modernist movement: how to make art with other forms of art, deconstruct hierarchies, and achieve emancipation.
You cook with the leftovers of history, with remnants of images. You savour new power dynamics, chewing your words to better spit them out. You digest the artistic, musical, poetic and militant forms that inspire and move through you. But not all words and images carry the same weight, and digesting them is sometimes slow and painful. From satiety to intoxication: let us not forget to vomit up these words that poison our bodies and minds. So always: understand the weight of things to reassure yourself, the weight of your body against mine, the weight of words, the weight of desire, the weight of death, the weight of history, the weight of images.
This morning, I was smoking on the windowsill because it was too early to fill the apartment with smoke. I was cold, and you were wondering – if the images that feed and manipulate our desires no longer have that power, then what do they desire for themselves? I didn’t know how to answer. But at that precise moment, I knew that you were no longer just an image of my desire, because beneath my fingers: you were trembling.
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¹Excerpts from the poem Ma peur et mon champagne, Manoela Prates, 2025
²Excerpts from the poem Queen of Detachment, Manoela Prates, 2025
FR
Ma peur et mon champagne¹
Liza Maignan
– Tu es une personne qui tremble.
Je n’ai pas compris immédiatement ce que tu voulais dire car je n’avais ni peur, ni froid ce soir-là, lorsque nous nous sommes rencontrées pour la première fois. Depuis, dès que je regarde mes mains, je pense à toi. Je me demande si elles tremblent toujours pour les mêmes raisons. Est-ce l’angoisse, le froid, le plaisir ou l’émotion ? Est-ce que je tremble parce que je laisse la parole des autres pénétrer mon corps, laissant ces énergies bouillonner en moi ? Est-ce que je tremble parce que je parle trop vite et que je cours avec mes mots? Est-ce que je tremble sous une tension constante, bien qu’inconsciente, traversée par des flux de paroles, de rencontres, de crises existentielles collectives et intimes. Je tremble, comme ta main quand tu dessines en pensant à l’état du monde, à tes désirs solitaires, à la mort de ta grand-mère ou à ta condition de mère ; quand tu as des problèmes au travail, des problèmes d’argent, que tu manges ou que tu déménages.
J’essaie de garder la tête nette pour faire la femme, mais je suis juste un objet qui flotte.
carnage
cause : intensité
j’aurais aimé être impassible dans la vie.
La télé en marche écrase, pour quelques instants, nos présences.²
Pour comprendre tes dessins, il faut comprendre ta pensée. Et inversement. Tu dessines partout : avec ta fille, à l’internat, sur des feuilles trouvées, sur les dalles de carrelage des travaux de ta maison, sur des post-it dans mon salon. À tendance figurative, frôlant avec l’abstraction, ils transpirent l’érotisme et la violence des pulsions de vie et de mort. Ils déplacent nos affects – sans que l’on puisse imaginer les virages qu’ils empruntent dans les esprits des un·es et des autres. Ils convoquent les crises intimes et universelles que nous traversons : la nécessité de se battre face aux contradictions du monde et aux reflets de nos désirs.
Chaque feuille recouverte de blanco ou déchirée d'un carnet, devient un habitacle pour des corps fragmentés, torturés, décomposés, objectifiés, réassemblés. Des corps syncrétiques qui cherchent comment faire corps, ensemble. Le collage apparaît alors comme une manière de toucher les frontières de ces fragments. Ils convoquent des figures spirituelles, devenues presque amicales, dont la vie est un combat et dont les forces se répandent : MC Carol, chanteuse et militante, défendant la représentation des corps noirs dans les favelas, Pagu, militante communiste du Brésil des années 1930, première femme emprisonnée pour raisons politiques dans son pays – Alice, ta grand-mère.
Sur la chaise vide, nous prenons la place d’un corps disparu pour une écoute solitaire. Nos présences se succèdent au rythme de ta voix, objets flottants comblant l’absence. La chaise pleine, elle, accueille un assemblage d'objets, qui se logent dans les silences entre les mots. Un autel baroque en hommage à Alice, dont la robe en dentelle noire répond au tombeau où est inscrit : Para você, Alice / Pour toi, Alice.
CARNE
À la seconde où tu as nommé l’exposition, les images d’un film ont surgi dans mon esprit. Dans une atmosphère aux lumières transitionnelles : le rouge de la salle à manger, le vert des cuisines et le blanc des toilettes – à travers lesquelles se jouent les transgressions du désir, le film The Cook, the Thief, His Wife and Her Lover de Peter Greenaway convie à sa table un récit aussi morbide qu’érotique. Au milieu de montagnes de pains, de légumes et de gibiers pendus, des corps nus se mêlent à ces natures mortes. Des tableaux vivants montrent l'adultère comme seul échappatoire à la violence subie. Spoiler alert : le film s'achève sur une scène de cannibalisme : la revanche d’une femme violentée par son mari, qui a tué son amant en le gavant de livres. Par vengeance, elle fait cuisiner par son propre chef la dépouille de son amant et l’offre à son bourreau en guise de dernier banquet avant la mort.
Sous le regard attentif de Florence et Élise, cette série de dessins et collages présentés convoquent la pensée anthropophagique du mouvement moderniste brésilien : comment faire de l’art avec d’autres formes d’art, déconstruire les hiérarchies et s’émanciper.
Tu cuisines avec les restes de l’histoire, avec des restes d’images. Tu dégustes de nouveaux rapports de force en mâchant tes mots pour mieux les recracher. Tu digères ces formes artistiques, musicales, poétiques et militantes qui t'inspirent et te traversent. Mais tous les mots, toutes les images n'ont pas le même poids, et leur digestion est parfois lente, douloureuse. De la satiété à l’intoxication : n’oublions pas de gerber ces paroles qui intoxiquent nos corps et nos esprits. Alors toujours : comprendre le poids des choses pour se rassurer, le poids de ton corps contre le mien, le poids des mots, le poids du désir, le poids de la mort, le poids de l’histoire, le poids des images.
Ce matin, je fumais sur le rebord de la fenêtre car il était trop tôt pour enfumer l’appartement. J’avais froid et tu t’interrogeais – si les images qui alimentent et manipulent nos désirs n’ont plus ce pouvoir, alors que désirent-elles pour elles-mêmes ? Je n’ai pas su répondre. Mais j’ai su à cet instant précis, que tu n’étais plus seulement une image de mon désir, car sous mes doigts : tu tremblais.
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¹ Extrait du poème Ma peur et mon champagne, Manoela Prates, 2025
² Extrait du poème Queen of Detachment, Manoela Prates, 2025