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« Toute œuvre ayant une nouvelle forme fonctionne comme une machine de guerre, car son intention et son but sont de démolir les vieilles formes et les règles conventionnelles. »
Monique Wittig, « Le Cheval de Troie », La Pensée straight, 2001.
Un troupeau de petits chevaux s’échappent pour envahir la galerie, un barnum coloré abrite une carte aux étranges méandres et des portraits d’enfants-fleurs, de chevalières et de dames-monstresses se déploient sur les murs. Le travail d’Héloïse Farago frappe d’abord par son apparente ingénuité et nous rapproche des gestes de l’enfance : jouer avec des figurines, dessiner sur les tables quand on s’ennuie, voir dans les paysages et les choses des formes humaines, imaginer des monstres mélancoliques et des guerrières amoureuses.
Sa démarche emprunte au carnaval et au cirque, deux formes dont on oublie souvent la capacité de subversion et qui ont fait de l’outrance et du kitsch des puissances agissantes. Dans la tradition carnavalesque, le monde est provisoirement renversé : le grotesque y détrône le sublime, les hiérarchies sont dissoutes dans le rire et l’excès. Le cirque prolonge cette logique en mettant en scène des corps et des créatures qui échappent à l’ordre ordinaire des choses. Héloïse Farago s’empare de cet héritage. Et il ne faut pas se fier à l’apparente immédiateté de ces formes. Très vite, quelque chose s’ajoute à notre joie de spectatrice, on se pose des questions : que fuient ces chevaux, qui sont ces femmes dessinées, où sont les hommes dans ces légendes ?
Influencée par les arts naïfs et les arts ménagers, Héloïse Farago s’intéresse aux formes méprisées, aux gestes marginaux. À rebours du canon de l’histoire de l’art, qui cherche des grandes figures pour établir un récit linéaire et qui a construit sa légitimité sur l’exclusion systématique de certaines pratiques, elle réhabilite des gestes dits mineurs, regarde les productions d’amateur·ices éclairées et défait les hiérarchies. L’artiste dessine, peint avec des émaux, modèle et coud, utilise des perles ou des rubans, et prend des napperons en papier dentelé comme support. Le choix des matériaux constitue un acte de positionnement dans le champ de l’art, une façon de déplacer les frontières de ce qui est jugé digne d’être montré et regardé.
Chacune de ses pièces a des allures de saynète et semble raconter une histoire que nous devons reconstituer. La narrativité y est toujours elliptique ; elle ne livre pas un récit mais ses restes, ses indices, ses marges. A nous d’inventer ce qui manque, de nous emparer de ces personnages qui tissent ensemble une fable loufoque. Ce travail agit comme le Cheval de Troie décrit par l’écrivaine Monique Wittig, il « fonctionne comme une mine, quelle que soit sa lenteur initiale. Il sape et fait sauter la terre où il a été planté. » En effet, il nous faut du temps pour comprendre qu’autre chose se trame dans ces dessins et ces céramiques et que derrière ces formes en apparence inoffensives se cache une charge critique. Héloïse Farago ne dénonce pas, elle déplace. Elle rend les hiérarchies ridicules, les dissout dans la couleur, la tendresse et l’étrangeté. Et c’est peut-être là sa force la plus singulière : avoir compris que le meilleur endroit pour cacher une arme, c’est peut-être l’intérieur d’un jouet.
— Hélène Giannecchini